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Cartographie des fonds marins et géopolitique

MerDes vagues coulant doucement sur une surface bleue grise, ou qui se soulèvent en monts et vallées sous l’effet du vent…Tous les océans peuvent se ressembler.

Mais si on jette un coup d’œil sous la surface, on découvre un paysage qui surprend, qui recèle d’innombrables richesses énergétiques, et sur lequel plusieurs pays souhaitent rapidement mettre la main.

Avec les progrès de la science et des technologies en matière de cartographie et de prospection des fonds marins, on assiste plus que jamais à une course des états côtiers pour délimiter et repousser au large leurs frontières. Un article du magazine Wired, rédigé par Geoffrey Gagnon, traite du sujet cette semaine, nous servant de prétexte (et de base) pour vous proposer ce texte.

L’intérêt médiatique pour le sujet coïncide avec l’audace des Russes, qui, à l’été dernier, ont planté leur drapeau dans les profondeurs de l’Arctique, symbole de leur détermination à s’approprier ce territoire dont l’appartenance reste floue. En plus de la Russie, il faut savoir que l’Arctique est aussi bordé par le Canada, les États-Unis, le Danemark et la Norvège. Ces pays désirent tous tirer profit des ressources de cette région (qui, selon les estimations, renferme entre 10% et 25% des réserves terrestres totales en hydrocarbures) et en revendiquent la propriété, d’où la course folle pour établir les frontières.

Ce genre de discorde au sujet des limites territoriales maritimes n’est pas nouveau pour autant. Dans un passé lointain, et ce jusqu’au 20e siècle, on s’entendait généralement pour fixer les limites « à un jet de boulet de canon » des côtes, ce qui pouvait équivaloir à environ cinq kilomètres du littoral. Par la suite, avec la découverte de zones sous marines riches en ressources du point de vue géologique et énergétique, on a tenté de repousser ces limites, pour permettre l’exploration et l’exploitation dans une zone autrefois considérée « sans propriétaires ». En 1945, le président des États-Unis Harry Truman a pris la décision unilatérale d’étendre les frontières de son pays jusqu’aux limites du plateau continental, concrètement difficile à identifier à cette époque, rajoutant à la confusion généralisée sur le sujet.

Si aujourd’hui, on considère la limite d’un pays au plus à 200 miles nautiques de ses côtes, c’est en grande partie grâce à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, qui date de 1982. Cette zone, nommée la ZEE (zone économique exclusive), accorde entre autres tous les droits à l’état propriétaire en ce qui concerne l’exploration et l’exploitation des ressources, biologiques ou non biologiques, des eaux, du fond marin et du sous-sol.

Plus tard, en 1994, la Commission des limites du plateau continental des Nations Unies a été créée pour tenter d’amener un éclairage sur le sujet en proposant un cadre normatif et des définitions, et recevoir les requêtes des pays désirant voir leurs limites océaniques repoussées au-delà des 200 miles convenus, soit jusqu’au rebord de la marge continentale. Les pays qui ont depuis ratifié l’accord ont 10 ans pour soumettre aux Nations Unies les cartes montrant leurs limites proposées. Jusqu’à présent, la commission a reçu des requêtes provenant de neuf pays qui désiraient voir leurs frontières maritimes repoussées, et a fourni des recommandations pour trois de ces cas. Les états côtiers signataires ont jusqu’en mai 2009 pour soumettre un dossier technique et juridique à la commission.

Avec la hausse fulgurante du prix du pétrole et les possibilités liées à la fonte des glaces de l’Arctique, on peut toutefois s’attendre à ce que plusieurs autres cas soient soumis, et on craint particulièrement un chevauchement des espaces revendiqués dans cette zone particulièrement prometteuse et attrayante d’un point de vue économique et stratégique.

Des territoires convoités par les États-Unis
Entre autres, repousser les limites des frontières maritimes jusqu’à la marge du plateau continental pourrait signifier pour les États-Unis un gain en « superficie sous-marine » de près d’un million de kilomètres carrés (l’équivalent du territoire de l’Ontario), et la valeur en ressources du fond marin et du sous-sol, notamment en hydrocarbures, pourrait atteindre 1,3 trillion de dollars. Cette possibilité stimule le pays à déployer des efforts considérables dans la cartographie extensive des fonds marins de l’Arctique bien sûr, mais aussi de la mer de Béring, du golfe du Mexique, du golfe de l’Alaska, de la marge est en Atlantique et de la région de l’archipel des Mariannes, dans l’océan Pacifique.

C’est à cette tâche que le géologue marin Jim Gardner du CCOM (Centre for Coastal and Ocean Mapping) de l’University of New Hampshire s’affaire depuis de nombreuses années. Dans les années 60, à l’époque où la limite territoriale des États-Unis était établie à 200 miles de la côte, il dirigeait les équipes de cartographie des fonds marins. Depuis que miroite la possibilité de repousser cette limite, il a lui-même repoussé le moment de sa retraite et mène les opérations à bord d’un navire de recherche de 75 mètres qui sillonne des territoires sous-marins encore inexplorés. Son principal allié dans cette tâche est un système sonar, qui fonctionne sur le principe de la mesure du temps pris par des ondes acoustiques pour voyager entre un émetteur, une cible et un récepteur. À partir de ces mesures, il est possible de dresser le modèle du paysage sous-marin, après avoir pris en compte une multitude de facteurs pouvant altérer les mesures, comme la température de l’eau et le mouvement de roulis de l’appareil. Les cartes dressées par cette méthode servent d’appui pour l’identification de la marge du plateau continental sous-marin.

Arctique

Les frontières de la Russie plongent déjà loin dans le territoire nordique, une région riche en hydrocarbures. Mais s’appuyant sur sa cartographie récemment complétée (zone en rouge), Moscou voudrait étendre davantage sa propriété, notamment en ce qui concerne la chaîne Lomonosov (zone en noir). À l’instar de la Russie, le Canada et le Danemark tentent également de prouver qu’il est le propriétaire en juste titre de la région. D’après les relevés dirigés par Jim Gardner, les Américains ne seraient pas en reste et pourraient prétendre au contrôle d’une immense partie du territoire, autre que la chaîne Lomonosov. Image : Chuck Carter/Paul Morin.

Dans la liste des pays côtiers industrialisés, seuls les États-Unis n’ont encore signé l’accord de la Commission des limites du plateau continental, résultat de l’opposition à l’extension de la loi internationale exprimée par de nombreux sénateurs républicains. Mais l’appât que représente la présence d’hydrocarbures pourrait bien pousser George Bush et le sénat à voter rapidement en faveur d’une ratification. Les cartes produites par Jim Gardner et le CCOM sont étudiées par le département d’état et sont au cœur du processus sur lequel les Américains s’appuieront pour soumettre la proposition de leurs frontières révisées.

La tension est palpable dans la zone Arctique. Parallèlement aux efforts des Américains et des Russes pour s’approprier des portions de territoire, le Canada a affirmé entreprendre la construction de plusieurs navires (jusqu’à huit) qui patrouilleront dans la région, et planifie la construction d’un centre d’entraînement militaire. Sentant la menace, le Canada a énoncé on ne peut plus clairement ses intentions sur le sujet, dans le discours du trône prononcé le 16 octobre 2007 :

« Toujours dans une perspective d’affirmation de notre souveraineté, notre gouvernement dressera pour la première fois la carte complète du plancher océanique de l’Arctique canadien ».

L’établissement des tenants et aboutissants d’un pays demeure une zone grise pour laquelle la science voudra apporter des clarifications, par exemple par la proposition de méthodes pour l’établissement de la marge du plateau continental, et ce, le plus clairement possible. Un enjeu qui implique sérieusement le savoir géospatial. Pour plus d’information sur les différents scénarios de partage de la zone polaire envisagés par les Nations Unies, voir ici ou ici pour un reportage de Radio-Canada sur le sujet.

Commentaires

Le débat entourant les frontières de l’Arctique continue plus que jamais.

Un article de Canada.com paru aujourd’hui relate comment l’incertitude et le manque de réglementation sur les territoires arctiques, jumelés aux intérêts grandissants des pays nordiques pour les ressources en énergie, pourraient éventuellement mener à des conflits armés.

Citant un ex-officier de la garde côtière américaine sur le sujet, on peut lire dans l’article que “le Canada fait partie des nombreux pays qui renforcent actuellement ses capacités militaires et de surveillance dans le Nord, dans l’espoir d’y pratiquer des activités d’exploration… ».

Loin d’être résolue, la problématique de l’établissement des frontières des territoires de l’Arctique deviendra de plus en plus préoccupante, avec la fonte des glaces.

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Nathalie Michaud

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