Lors de la 20e édition du Géo-événement qui s’est tenue du 8 au 10 avril dernier à Paris, une table ronde avait pour thème « Est-il nécessaire, et si oui est-il possible d’évaluer l'impact économique de l'information géographique? », vaste problème… Elle réunissait entre autres, le monde académique (Stéphane Roche, Université Laval), l’industrie de la consultation (Henri Pornon, IETI Consultants, Thierry Mauboussin, Realia) et le monde institutionnel (Christine Archias, CRIGE PACA).
De cette table ronde, et d’autres réflexions (en particulier l’atelier ECOGEO du GéoCongrès 2007), il est possible de tirer des enseignements qui ne paraissent pas varier d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique. En effet, 20 ans après la publication du fameux livre de Michel Didier (1989) « Utilité et valeur de l’information géographique », la réflexion et les fonds investis sur ce sujet ont été très importants mais les résultats restent mitigés.
Ce qui est frappant lorsque l’on aborde le problème de l’évaluation de l’impact économique de l’information géographique (IG), c’est le très grand éventail de méthodes que l’on peut employer mais surtout la gamme sémantique quasi infinie que peut revêtir l’objet de l’étude. Ainsi, lorsque l’on parle d’ « évaluation de l’impact économique de l’information géographique » tous ces termes acceptent une définition qui dépend de l’expérience de chacun. Sans entrer dans des considérations ésotériques, il est intéressant de voir qu’une des questions centrales lors de ces deux événements (GéoCongrès, Québec et Géo-événement, Paris), n’était pas de savoir s’il était possible d’évaluer mais plutôt ce qu’il fallait évaluer. Ainsi, si l’on se cantonne simplement à l’aspect « information géographique », d’aucun comprendra la « donnée brute », alors qu’un autre comprendra « donnée et son usage » ou bien même « donnée, infrastructure et leurs usages ».

Par conséquent, il est très facile de s’égarer dans un dédale de considérations technico-sémantiques faisant perdre de vue l’objet de l’étude. Les points suivants sont donc à retenir :
- La maturité de la réflexion (et donc la possibilité de mener à bien l’évaluation) dépend du domaine d’application. Ainsi, pour le monde de la consultation, évaluer l’impact économique de l’IG dans une organisation est une tâche réalisable si l’organisation est elle-même mature (les acteurs de la table ronde ont parlé d’organisations dont le système d’information en était déjà à sa troisième génération, c’est-à-dire au moins une quinzaine d’années). Ici la maturité se traduit d’une part par une bonne compréhension à l’intérieur de l’organisation des bénéfices que l’on peut tirer de l’IG, et d’autre part par un consensus autour de la sémantique « maison » de l’objet de l’étude au sein de cette même organisation. Une sémantique maison implique que la taille de l’organisation soit raisonnable, ce qui veut dire dans notre cas une compagnie. Le problème est tout autre si l’organisation est de plus grande taille. Si l’on considère une organisation de la taille d’un État, alors c’est à ce niveau que se posent les problèmes de sémantique les plus importants puisque les acteurs impliqués viennent de tous les domaines possiblement affectés par (ou qui utilisent) l’IG. Ici, en aucun cas il n’est possible d’envisager une sémantique maison.
- Une bonne traçabilité de l’IG à l’intérieur du domaine couvert par l’étude est indispensable pour pouvoir évaluer son impact économique. Ce problème est intimement lié à l’échelle qu’occupe l’organisation étudiée dans le tissu économique. De ce point de vue, les trois différents types d’acteurs autour de la table ronde couvraient dans leurs exemples trois niveaux différents. À l’échelle d’une compagnie, il est relativement simple de suivre l’entrée (ou la création) de l’IG, son cheminement et sa sortie de l’organisation et ainsi avoir une bonne emprise sur sa valeur ajoutée. Dans le cas d’une organisation plus grande (du point de vue de son impact dans l’économie) comme l’est le CRIGE, les besoins des utilisateurs sont identifiables. Si l’information fournie répond à ces besoins, il est possible de retracer l’information jusqu’à l’utilisateur final et donc suivre la valeur ajoutée que celle-ci acquiert dans son cheminement au travers du tissu économique. La gageure apparaît lorsque l’on se situe du côté des politiques publiques. À cette échelle, il est très difficile d’évaluer l’impact économique de l’IG car la traçabilité de cette dernière est quasi impossible à réaliser. En effet, le producteur public de données n’a pas de contrôle sur la « vie » de l’IG qu’il a produite une fois celle-ci diffusée. Il y a deux raisons principales à cela. La première est l’avènement des communications électroniques qui ont aboli les frontières politiques pour l’échange d’information. La seconde, corolaire de la première, est que l’on ignore qui est l’utilisateur final ; d’une part à cause de cette diffusion électronique mais d’autre part parce que l’utilisation qui est faite de l’information n’a souvent jamais été imaginée par le producteur initial.
- Il n’existe pas de méthode « universelle » pour évaluer l’impact économique de l’IG. Chaque méthode a les défauts de ses avantages. Le choix se fait en général en fonction de l’objet ou plus prosaïquement de la faisabilité qui est liée à sa mise en œuvre. Ces méthodes vont des plus quantitatives (plutôt déterministes comme par exemple l’étude de l’USGS –et ici– ou statistiques comme les études qui reposent sur les travaux de Leontief) aux plus qualitatives (comme les Études des politiques canadiennes relatives aux données géospatiales). En plus de la difficulté qu’il y a à mettre en œuvre une méthode, il faut que cette dernière soit intelligible pour les non-spécialistes que sont souvent les décideurs. L’avantage d’une méthode déterministe (comme le serait une méthode basée sur la chaîne de valeur ajoutée d’une IG dans son « parcours » dans l’économie) est sa simplicité à faire comprendre la relation cause-conséquence à chaque maillon de la chaîne. Les problèmes de ces méthodes sont d’un côté la traçabilité de l’IG vue plus haut et d’autre part la généralisation d’une ou quelques chaînes de valeur ajoutée à toute l’économie. Les méthodes statistiques elles, ont le très gros désavantage de ne pas pouvoir montrer de façon claire pour le décideur une relation directe entre son investissement et la conséquence sur l’économie. Le Canada et le Québec ont par exemple exploré et abandonné ce type de méthode au tournant du siècle.
Pour toutes ces raisons, évaluer l’impact économique de l’IG à l’échelle d’une province comme le Québec ou d’un continent comme l’Europe est encore un défi de taille. Pourtant, il est toujours aussi important de résoudre ce problème afin de justifier l’argent des contribuables qui est investi par les gouvernements et aider les élus (et les décideurs publics) à prendre conscience de l’imprégnation de l’IG dans l’économie.
Les grandes puissances économiques ne s’y sont pas trompées, ainsi on peut citer comme études en cours entre autres ECOGEO (Canada), le projet du GITA (États-Unis) ou les initiatives de la commission européenne. Il reste encore beaucoup de recherche à faire autour de cette question. Le défi principal pour ces projets est de définir une méthodologie qui soit capable d’avoir une bonne emprise sur la traçabilité de l’IG dans l’économie (niveau micro), et, dans le même temps qui permette de généraliser cela au niveau global. Le but final étant de pouvoir évaluer l’impact économique de l’IG de manière compréhensible par le décideur public, c’est-à-dire que ce dernier puisse saisir le raisonnement depuis la donnée de base jusqu’au niveau du fonctionnement de l’économie. Cela laisse encore beaucoup de place pour de futurs débats et ateliers!
Ce texte est l'oeuvre de Gilles Cotteret, Ph.D., responsable aux affaires scientifiques du Réseau GEOIDE, et de Stéphane Roche, Ph.D., professeur et directeur du Département des sciences géomatiques de l’Université Laval. Stéphane Roche développe des recherches subventionnées par le CRSH et le CRSNG sur l’analyse des processus de démocratisation des usages de la géomatique (Neogeography), sur les enjeux socio-économiques des infrastructures de données géospatiales et sur l’intelligence collective géospatiale . Il anime en particulier le projet ECOGEO.





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