La sauvegarde de l’environnement et le développement d’une économie respectueuse de l’humain et de la Terre se fait de plus en plus nécessaire et pressante, dans le but d’assurer une qualité de vie et une durabilité des ressources aux générations actuelles et futures. Ce constat, matérialisé sous l’expression de développement durable, nous amène en tant que citoyens, consommateurs et professionnels à réviser nos façons de faire et à mettre en place de nouvelles stratégies pour répondre aux défis qui se présentent.
Nous assistions le 13 mai dernier à Drummondville (Québec, Canada) à un colloque de l’AGMQ (Association de géomatique municipale du Québec), sous le thème « La géomatique et le développement durable », qui fût une bonne occasion pour les participants de voir le sujet sous différents angles, et parfois bien au-delà du contexte municipal. Tisser un lien entre les deux notions fût aussi pour nous un exercice intéressant, qui nous a amené à réfléchir à la fameuse question : Quel est – ou quel peut être - l’apport de la géomatique au développement durable, ou encore, pris à l’inverse, en quoi les meilleures pratiques du développement durable peuvent-elles être utiles à la géomatique ?
Équilibre...
Proposée par la commission mondiale sur l’environnement et le développement et élaborée dans le Rapport Brundtland en 1987, la notion de développement durable se définit essentiellement comme étant :
« Un développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ».
Le concept de développement durable s’appuie sur trois piliers (économique, social et écologique), identifiés lors du sommet mondial de 2005, comme étant interdépendants, et à la confluence desquels on retrouve la durabilité. Véritable compromis entre des concepts par nature antagonistes, la croissance d’un pilier ne devrait jamais se faire au détriment des autres. Ainsi, le développement durable reconnaît le droit à l’utilisation des ressources de la Terre, mais commande en même temps le devoir d’en assurer la pérennité pour les générations à venir.
Concept des trois piliers du développement durable. Source : Wikipedia ici.
Notre façon d’utiliser le territoire et d’interagir avec ses éléments et ses ressources se retrouve donc remise en question. Le développement urbain, la mobilité, l’utilisation et la protection des ressources naturelles, ainsi que la sécurité, l’accès à une qualité de vie, le respect des habitats et des espèces, sont autant de thèmes qui doivent s’inspirer des bonnes pratiques reliées au développement durable, et pour lesquels les connaissances et les technologies géospatiales peuvent se montrer utiles.
L’exemple de la mobilité durable : Revoir nos acquis
Le colloque de l’AGMQ s’ouvrait avec des réflexions portant sur la mobilité dans un contexte de durabilité, offertes par M. Marc Gascon, premier vice-président de l’Union des municipalités du Québec et maire de la Ville de Saint-Jérome, et M. Gérard Beaudet, urbaniste, professeur titulaire et directeur de l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal.
« Le transport est un enjeu majeur du développement durable et il est crucial de sensibiliser non seulement les citoyens mais aussi et surtout les gouvernements afin que l’on adopte, en tant que société, une vision durable et éthique en ce domaine », a fait ressortir M. Gascon. C’est d’ailleurs à cette fin que l’Union des municipalités du Québec a élaboré une politique de mobilité et transport durables, accessible ici. Selon lui, la société se doit de surmonter la pression économique et la résistance naturelle au changement, qui nous porte à favoriser l’intérêt individuel plutôt que les valeurs collectives, et passer à l’action, en remettant en question les façons actuelles de faire.
Une toute récente étude internationale de la National Geographic Society place d’ailleurs le Canada et les États-Unis tout en bas du classement des «habitudes vertes», en grande partie en raison de la taille des maisons et des comportements de transport peu soucieux de l'environnement.
Mais quel est l’élément dans l’équation qui aura la force de nous convaincre de changer ? D’après M. Beaudet, « la sagesse du citoyen passera probablement pas ses poches ». Avec l’augmentation faramineuse (et irréversible) du prix du pétrole, plus que jamais les choix et les valeurs du simple citoyen en matière de transport sont ébranlés.
L’exercice n’est pas simple si l’on considère que les cent dernières années (et plus que cela en Europe) ont favorisé le transport à un point tel que les villes se sont organisées et adaptées en fonction. La mobilité, concept en amont du transport, nous amène donc à réfléchir à notre environnement, et à notre façon d’y être actifs, pour travailler, se divertir, s’approvisionner, etc.
Et c’est là que la géomatique intervient. Par exemple, quand vient le temps de connaître les services qui nous entourent et leur répartition dans l’espace, d’avoir accès à des informations qui nous permettent de prévoir nos déplacements si facilement que l’option « auto en solo » devienne secondaire, ou encore pour optimiser le transport des marchandises. Monsieur Beaudet a à ce sujet souligné que l’Europe, et particulièrement la France, était en avance sur le Canada, avec le développement d’une culture du déplacement et de la vie urbaine axée sur d’autres modes de transport, dont on devrait s’inspirer (voir Vélib’).
L’indice de marchabilité, qui permet aux citoyens de « mesurer » l’accessibilité aux ressources et services de leur ville est un exemple intéressant qui se base sur la notion de localisation de divers constituants de l’environnement urbain (voir ce mashup – attention – un tel « service » est limité par la qualité de sa base de données ainsi que par l’exhaustivité et la pondération des éléments considérés, comme les écoles, marchés d’alimentation, parcs, mais aussi les accès, trottoirs, usines, etc.).
Autre exemple, la carte à puce, que la Société de transport de Montréal (STM) prévoit introduire sous peu, sera aussi un instrument crucial pour comprendre les habitudes de déplacement des usagers du transport en commun, fournissant un niveau de détail beaucoup plus élevé que les simples études origine-destination. Déjà en vigueur dans plusieurs villes européennes et américaines, ce système permettra à la STM d’en connaître plus sur l’itinéraire des usagers individuellement (longueur, moment, transits, etc.) et idéalement proposer des services qui répondent encore mieux aux besoins.

Participants pendant la pause durant le colloque de l’AGMQ. Source : Gilles Boislard, AGMQ.
La géomatique comme support au développement durable
D’autres présentateurs ont aussi montré des applications où la géomatique sert de support à la connaissance du territoire, à la gestion des ressources et à la protection de l’environnement et des citoyens, thèmes surtout reliés à l’aspect écologique du développement durable.
Dans ces cas, la géomatique soutient la communauté, les décideurs ou les gestionnaires, en fournissant l’infrastructure (outils d’analyse, savoir et données) nécessaires pour comprendre une situation et prendre de meilleures décisions. Au-delà des projets visant les habitats sensibles, les milieux humides et le diagnostic environnemental, nous retenons aussi que:
- Il existe un lien entre sécurité et développement durable. La protection de la vie humaine, notamment sur les routes, est une valeur universellement reconnue. Le ministère des Transports du Québec, qui recense les accidents qui surviennent sur le réseau dont il est responsable, utilise la géomatique pour connaître et comprendre la relation entre l’environnement routier et la gravité des accidents;
- L’aspect géospatial est pratiquement omniprésent dans tous les projets d’environnement et de génie. Ainsi, Dessau, dans un projet de décontamination du fonds de l’eau au port de Montréal, planifie et contrôle le dragage en fonction de parcelles pour lesquelles les profondeurs initiales, souhaitées, et résultantes sont calculées;
- Pour la gestion des risques environnementaux ou des crues et inondations, la communication de l’information sur support cartographique et l’accès aux données rapidement sont des aspects importants. Dans le cas du système de gestion d’urgence environnementale (E2MS), développé par GEOMAP GIS Amérique, les étapes de planification des opérations d’urgence, d’intervention et de prévention des incidents contribuent à protéger l’environnement ou à minimiser les impacts des incidents. À la ville de Montréal, c’est un outil géomatique qui permet aux autorités de suivre la situation (à partir entre autres d’information provenant de différents capteurs sur le terrain et d’images satellites) en cas d’inondation et de crue, et de planifier les opérations en collaboration sur le Web.
L’influence du développement durable sur la géomatique
Prise à l’inverse, la question nous porte à nous questionner sur l’enrichissement que les meilleures pratiques du développement durable peuvent amener au monde des technologies, et plus particulièrement à la géomatique.
À travers la promotion de valeurs telles que la responsabilité, la participation et le partage, le débat, le partenariat, l’innovation, la pérennité, et la réversibilité, la philosophie du développement durable peut réellement imprégner la façon dont on travaille, développe, analyse et conçoit des projets en géomatique.
Dans le cadre de la réalisation de son plan d’intervention qui vise à déterminer la priorité des travaux à effectuer sur les réseaux d’égout et d’aqueduc des municipalités, tel que demandé par le MAMR, la Ville de Bécancour a dû procéder à un inventaire fastidieux de ses actifs. C’est dans ce cadre que les gestionnaires de la ville, avec l’aide de la compagnie Harfan Technologies, ont mis en valeur l’information qu’ils venaient de recueillir. Ils ont donc implanté un système qui réutilise ces informations et qui guide les opérations qui doivent être effectuées sur le terrain. Le système, que l’on souhaite « mobile » dans un futur rapproché, supporte le travail sur le terrain et trouve son utilité sur une base quotidienne.
Il est aussi intéressant de constater que le Web 2.0, avec ses milliers de cas réussis (parmi des millions de tentatives), peut servir d’inspiration pour le monde géospatial. Ce renouveau du Web se caractérise par le partage et la collaboration entre usagers, et par l’incitation à publier un contenu créatif et dynamique. En fait, les valeurs promues par le Web 2.0 recoupent en partie celles mises de l’avant par le développement durable, comme Luc Vaillancourt (BALIZ inc.) l’a expliqué dans sa présentation :
- Le partage/réutilisation de l’information : Pour reprendre une citation de Pierre-Antoine Durgeat, fondateur du site collaboratif Dismoioù.fr, le partage de l’information est une forme d’économie d’énergie. Le Web 2.0 a permis à tous de « participer » à des projets collaboratifs de ce type. De plus, un nombre croissant de citoyens avisés se mobilisent pour que l’accès aux données géospatiales (et autres types de données - non confidentielles) soient plus facilement accessibles par le grand public. Malgré les questionnements essentiels liés aux implications de telles initiatives, il s’agit là d’un mouvement d’implication de la population très caractéristique des dernières années. Le mouvement Open Source, qui connaît une popularité grandissante, est aussi un exemple de pratique de réutilisation : l’accessibilité au code par des développeurs de partout dans le monde amène une progression rapide de technologies et a radicalement contribué à la création d’une nouvelle forme de marché;
- La disponibilité et découverte de l’information, et la conscientisation : Le Web rend accessible l’information sans égard à la popularité : tout ce qui existe peut être trouvé. L’accès à l’information augmente la conscientisation de la population sur des sujets variés, allant des problématiques liées à l’environnement jusqu’aux questions géopolitiques/humanitaires. Avec l’émergence des blogues, et des outils CMS (Content Management System) qui facilitent la publication d’information sur le Web, et des fils RSS, il devient facile de communiquer à toute la communauté virtuelle toute information ou opinion et de rester branché sur l’actualité qui touche nos centres d’intérêt;
- La participation active/l’intelligence collective : Le Web 2.0 confère à chaque internaute qui détient une parcelle de savoir le pouvoir de participer à la réalisation d’un puzzle global. À ce titre, citons les projets OpenStreetMap et Map Share de TomTom.
- La gratuité : Avec le Web 2.0, un nouveau modèle économique a vu le jour. La musique, les services (annuaires, nouvelles, et autres) et même le divertissement sont maintenant offerts gratuitement sur le Web, souvent en échange de publicité affichée sur les sites. En géomatique, des initiatives telles que Google Earth, Virtual Earth de Microsoft et GéoGratis du gouvernement canadien n’en sont que quelques exemples.
- Les standards et l’interopérabilité : Finalement, l’adoption de normes et de standards d’opérabilité a aussi facilité la propagation et l’utilisation élargie de l’information géospatiale. À titre d’exemple, le KML, originalement développé par Google pour la visualisation de données géospatiales sur son globe virtuel Google Earth, est maintenant reconnu comme une « norme » de l’OGC. Les SIG professionnels se doivent maintenant de pouvoir « lire » et « produire » des fichiers KML, que l’on trouve d’ailleurs en grand nombre sur le Web.
- Créer de la richesse/éviter le gaspillage : Bref, en tirant partie de l’information existante, et en collaborant au savoir global (contribution, partage, etc.), on contribue au progrès et au développement d’une société et d’une économie durables, chacun à sa façon.
En conclusion
Le lien entre la géomatique et le développement durable est plus complexe qu’il n’y parait à prime abord. Comment contribuer à créer une société juste et équilibrée, qui utilise les ressources de la planète rationnellement, sans viser invariablement le profit ? La géomatique et les nouvelles technologies sont un appui fondamental pour répondre à ces questions. Mais le développement durable peut aussi nous fournir de bons enseignements, que l’on gagne à mettre en pratique comme professionnels de la géomatique. Plus que jamais, géomatique rime avec partage, réutilisation, conscientisation…
Merci à l’AGMQ, qui, par la tenue de ce colloque, a favorisé et stimulé la réflexion sur le thème du développement durable et de la géomatique, et merci d’avoir accueilli BALIZ-MEDIA.com à titre de partenaire média de l’événement.





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