Ce billet est le premier d’une série portant sur les données à
référence spatiale fournies par nos gouvernements. Le sujet est délicat
parce qu’il comporte un volet “politique” qui peut être perçu comme
incompatible avec le rôle d’un consultant. Il y a cependant des cas de
conscience qui transcendent les exigences du métier et nous amènent à
redevenir de simples contribuables et celui-ci en est un. Mon but ici
n’est pas de provoquer, mais plutôt de faire écho à bien des
discussions qui ont lieu “off-the-record” lors de rencontres
professionnelles dans notre communauté. Sans aller jusqu’à dire qu’il y
a une Omerta sur la question, je pourrais diplomatiquement faire
remarquer que beaucoup de gens sont exceptionnellement polis et
réservés sur la question.
Au Québec et au Canada, les données à référence spatiale (DRS) sont au coeur d’un débat qui, pour autant que je me souvienne, a démarré à la minute où elles ont commencé à migrer du papier au support magnétique.
Au début des années 80, le prix d’un feuillet de carte topographique sur papier était 1,75$ à la Photocartothèque québécoise. L’échelle (1:1000, 1:5000, 1:20000, etc) et la popularité d’un feuillet en particulier (beaucoup de copies vendues dans les basses plaines du St-Laurent, très peu en régions éloignées) n’avait aucune influence sur le prix. Le principe était simple: le prix de vente était fixé en fonction du coût de reproduction et on considérait que les coûts inhérents à la création des cartes de tous ordres faisaient partie du mandat général du gouvernement. On utilisait d’ailleurs les termes “connaissance du territoire” pour décrire le concept général du mandat que s’était donné le gouvernement. L’organisme de diffusion devait quant à lui faire ses frais au dans ses activités de diffusion.
L’avènement du numérique a été l’élément déclencheur d’un changement de paradigme fondamental qui a eu de grandes conséquences sur le développement de la géomatique au Québec et au Canada. Au Québec par exemple, le tarif initial avait été fixé à 500$ le feuillet pour tous les utilisateurs, qu’ils proviennent d’autres ministères ou du secteur privé. Ce tarif a été mis en place dans l’élan associé au principe de l’utilisateur payeur pour les services gouvernementaux. Il faut ici faire une parenthèse pour dire qu’il existe une grande variété de collections à différentes échelles dont plusieurs comportent plusieurs centaines de feuillets et qu’une infime partie était disponible en format numérique à l’époque. Il est aussi utile de mentionner qu’Énergie et Ressources Canada (nom de l’époque encore une fois) avait initialement adopté une approche identique. Sans faire de procès d’intention, disons que le principe de base était que les utilisateurs des produits de cartographie numérique obtenaient une valeur supérieure par rapport au papier, laquelle justifiait une tarification d’un tout autre ordre de grandeur. L’application de ces nouvelles règles a créé selon moi quelques dommages collatéraux dont voici les principaux:
1- Frein à l’exploitation des DRS en milieu gouvernemental
Comme la structure de prix était aussi applicable aux autres ministères
et organismes, les “bons gestionnaires” de ces organismes ont eu à
considérer l’incidence de coût associée à l’utilisation des DRS dans le
budget de leurs projets. Même si l’argent n’était en fait que transféré
d’un ministère à l’autre et qu’en fin de compte le projet ne demandait
pas plus d’argent aux contribuables à cause du principe des vases
communicants, plusieurs gestionnaires ont reporté des projets de
migration vers le numérique ou tout simplement continué d’utiliser des
processus manuels basés sur le papier, freinant ainsi la capacité du
gouvernement à exploiter ses propres données. Les conséquences étaient
surprenantes: je connais au moins un exemple d’une organisation de
l’État québécois qui achetait les cartes sur support polyester à 20$
l’unité pour ensuite les passer sur un balayeur optique et les
digitaliser à nouveau: à 100$ le feuillet, elle y trouvait encore un
avantage. Nous sommes aujourd’hui en 2009 et la plupart de ces
problèmes de gouvernance ont maintenant été réglés, mais les dommages
causés par presque 20 années d’entraves font maintenant partie de
l’histoire et on ne peut revenir en arrière pour les faire disparaître.
2- Taxe à l’innovation
La valeur ajoutée que représentent les DRS pour un utilisateur est
difficile sinon impossible à évaluer. Les premiers clients des DRS
numériques ont participé aux coûts de création de produits dont
plusieurs sont aujourd’hui gratuits. Le résultat au net est que les les
“early adopters” des DRS ont participé aux coûts, sur la base de
l’utilisateur payeur, alors que la majorité a tout simplement attendu
qu’ils ne deviennent éventuellement gratuits. Paradoxalement, nos
gouvernements ont donc d’une certaine manière taxé l’innovation et
récompensé la passivité.
3- Des données qui dorment en attendant que leur valeur diminue
Les DRS accumulées par nos gouvernements sont une propriété collective
de grande valeur qui peut s’exprimer de deux façons: leur potentiel
d’assistance au développement et celui de leur capacité de récupération
de leurs propres coûts d’acquisition. Lorsque l’État privilégie la
récupération des coûts d’acquisition des DRS, il applique les règles
économiques qui visent le meilleur retour sur l’investissement. La
situation n’est pas si simple en fait parce qu’en pratique l’État a
tendance à viser la récupération de coûts en début de cycle, au moment
où la valeur de la DRS est la plus élevée. Il migre ensuite vers le
potentiel d’assistance au développement beaucoup plus tard dans le
cycle de vie du produit, au moment où la récupération de coûts est
devenue moins efficace à cause de l’apparition de produits concurrents
en provenance du secteur privé. Le malheur est que le temps qui
s’écoule fait en sorte que la fonction “assistance au développement”
est mise en sourdine, le temps que les organismes producteurs de l’État
récupèrent une partie des coûts initiaux auprès des utilisateurs les
plus fortunés qui ont les moyens de participer financièrement. Il
s’agit d’un modèle économique hybride où l’État se comporte comme une
quasi-entreprise: il a besoin de la donnée pour supporter ses propres
processus de gestion mais il fait un montage financier qui fait
intervenir les “early adopters” gouvernemantaux ou autres qui sont
disposés à contribuer financièrement afin d’avoir un accès privilégié
et prioritaire à la donnée, tout ça dans le but de réduire ses propres
coûts. En d’autres termes, ce sont parfois ses propres besoins qui
motivent ses actions au lieu de ceux de la collectivité.
La lumière au bout du tunnel
Les DRS publiques canadiennes ont finalement été dévaluées par la
concurrence qu’elles ont eu en provenance du secteur privé. Les
MapPoint, MapBlast, MapQuest et Google Maps ont certainement contribué
à la démocratisation des DRS publiques parce qu’ils faisaient mal
paraître nos propres institutions. La perte du potentiel économique de
récupération de coûts aura finalement été bénéfique, en rendant
d’autant plus facile la décision de remettre les DRS publiques à la
communauté. Disons en terminant que le gouvernement fédéral est
substantiellement en avance sur le Québec dans le processus de
libéralisation des DRS publiques. Nous voyons finalement la lumière au
bout du tunnel, mais il nous faudra continuer d’être patients.
La seconde partie portera sur la manière dont les États-Unis ont abordé la question et les principes distinctifs qui sont mis de l’avant en comparaison avec les nôtres.
Tiré du blogue de notre collaborateur André Verville - La chronique de la parallaxe.





Commentaires
La seconde partie sur les DRS gouvernementales par André Verville est maintenant en ligne ici : ÉU : Big Brother ou Grand Frère?
En forme de réponse à M Fafard qui semble avoir une aversion primaire à l’encontre des fonctionnaires :
Il ne faut pas tout mélanger, par exemple fabriquer des avions et faire en sorte qu’un territoire soit entièrement couvert. Dans tous les pays le fait que l’ensemble du territoire soit couvert par des cartes ou informations géographiques s’appuie sur l’engagement de l’état. Le secteur privé ne produira de telles informations que là où l’activité économique laisse espérer un retour sur investissement. Un bon exemple est donné par les Etats-Unis : l’USGS produit et diffuse sur fonds fédéraux une couverture exhaustive du territoire au 1:24 000, y compris pour des zones où il est très hautement improbable de financer cela par la vente. En matière de données vectorielles le Bureau of Census a produit Tiger en 1991 et vient de mettre ces données à jour. Entre les deux (18 ans environ) l’état fédéral n’a pas financé la mise à jour de ces données, du coup les acteurs du privé qui ont tiré partie de la version initiale de 1991 ont procédé à des mises à jour en fonction du marché, donc de manière très variable suivant les zones.
Il n’est pas nécessaire d’opposer systématiquement, voire parfois de manière imbécile, le privé et le public. Chacun a son rôle.
On peut plaider pour le choix de certains pays de l’Europe de l’Est qui, convertis à un libéralisme radical, ont choisi de financer par l’état la production, tout en la faisant réaliser systématiquement par le privé sur appel d’offre (après on peut discuter des résultats obtenus…). Mais prétendre que le public n’a aucun rôle par définition (fût-ce celui de carnet de chèque poru le plus grand profit de quelques compagnies…) alors qu’à l’évidence cela ne tient pas…
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