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La géomatique libre en France et au Québec : des différences qui s’assemblent !

Les développements en géomatique libre et « open source » ne cessent d’être reconnus partout dans la communauté, que ce soit par les géomaticiens eux-mêmes, les administrations publiques, les universitaires que les utilisateurs de la « néo-géographie ».

Dans la Francophonie, l’évolution de la branche « open source » de la géomatique a été plus lente à démarrer que du côté anglophone (États-Unis, Canada anglais). Par contre, la formation au mois de septembre 2007 d’un chapitre francophone de l’OSGeo a permis à la communauté de coopérer autour d’intérêts communs dans des événements (FOSS4G, GéoÉvénement), des projets de traduction et d’objectifs de promotion de la géomatique libre. De plus, avec l’émergence d’un nouveau groupe de géomatique libre au Québec, la communauté francophone est très dynamique et le meilleur reste à venir ! C’est pourquoi il est intéressant de comprendre l’évolution et les directions qui ont été prises par deux des régions francophones les plus organisées à ce titre, soit la France et le Québec. De ces deux expériences passées et futures, il sera plus facile d’identifier les ressemblances et les intérêts communs de chaque côté de l’Atlantique afin de promouvoir ces bons coups dans le réseau francophone mondial de la géomatique libre. De plus, avec l’entente historique qui sera signée en octobre 2008 entre l'Ordre des géomètres-experts français et l'Ordre des arpenteurs-géomètres du Québec et l’association de l’AFIGÉO (Association Française pour l’Information GÉOgraphique) pour la présentation du colloque de l’AGMQ (Association de Géomatique Municipale du Québec), les opportunités de coopération Québec-France en géomatique libre sont très encourageantes pour l’avenir de la francophonie dans le domaine.

La France : une vitesse de croisière bien amorcée

L’Europe a été l’une des régions économiques du monde qui a entrepris le plus tôt le virage technologique vers les solutions dites « libres » et ce, avec une très grande ampleur. La France fut l'un des leaders en Europe dans l'utilisation du logiciel libre ainsi que dans les activités de promotion, telle Paris-Capitale du Libre. Le logiciel libre est devenu le marché des technologies de l'information le plus dynamique au niveau mondial. En France, le marché du logiciel libre enregistre des hausses annuelles depuis 2005 de l’ordre de 70 à 80 %. Cela dépasse en croissance tous les autres secteurs du marché informatique (virtualisation, stockage, progiciels, service-conseil, etc.). À titre d’exemple, l’Assemblée nationale en France a carrément migré de Windows / Microsoft Office vers des solutions « open source », le ministère des Finances tire profit de 150 logiciels libres, le réseau des bibliothèques françaises a accès à une multitude d’outils gratuits / ouverts et la gendarmerie nationale est passée en 2005 à la suite non-propriétaire OpenOffice pour ses 70000 postes de travail.

Ces avancées concernent d’abord l’informatique, mais qu’en est-il de la géomatique ? Emergeant à la fin des années 90, la géomatique libre en France est parvenue à maturité dans plusieurs sphères d’activités depuis 2005. Au début des années 2000, les avantages compétitifs des solutions « open source » face à l’évolution des normes ouvertes de diffusion web (OGC) a été l’un des éléments déclencheurs. À cette époque, les applications ont surtout été dédiées à la diffusion de données cartographiques et au domaine des sciences. Aujourd’hui, les développeurs français se retrouvent plus nombreux encore et ce, dans différents projets internationaux, tels que CartoWeb, MapServer, GeoServer, GeoNetwork, OpenLayers, gvSIG, MapFish et PostGIS.

Dans le domaine des sociétés privées, la compagnie (franco-suisse) Camptocamp a été l’une des plus visibles ces dernières années en France. Ses applications, comme CartoWeb et maintenant MapFish, ont démontré leur qualité et potentiel dans des projets d’implantation partout dans le monde. De plus, Camptocamp organise des activités de promotion et de formation qui sont maintenant connues par de nombreux professionnels en géomatique en France. D’autres sociétés françaises, comme Makina Corpus, 3Liz, GeoLabs et Geomatys, participent aussi activement à la recherche & développement ainsi que dans des projets d’application de géomatique libre, ce qui dénote une diversité de l’offre « open source » sur le marché français.

L’Institut Géographique National (IGN), principal producteur et diffuseur de données cartographiques en France, dispose d’une grande influence dans l’industrie géomatique française. Longtemps utilisateur de technologies propriétaires, l’IGN s’est récemment rapproché de la sphère « open source ». L’IGN utilise ainsi PostGIS pour le stockage de certaines de ses données dans le cadre d’un projet de développement. Il a également participé au développement de projets comme Proj.4 et GDAL/OGR pour notamment faciliter le passage de l’ancien système géodésique français (NTF) au nouveau (RGF93). De plus, l’API du géoportail national s’appuie sur les briques mises à disposition par le projet OpenLayers, supporté par l’OSGeo. D’autres organisations comme le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) ont également été à l’avant-scène dans la diffusion de données via les normes ouvertes de l’OGC (WMS, WFS). En utilisant MapServer et GeoServer avec des applications clientes, telles qu’OpenLayers et MapBender, le BRGM a développé plusieurs sites de partage de données et des portails géographiques (eau France et OneGeology). Le projet GeoSource pour mieux gérer les métadonnées a également été réalisé par le BRGM avec l’appui de la société SILOGIC. Le BRGM, l’IGN, et la communauté « open source » ont certainement influencé l’appareil gouvernemental en France de sorte qu’en 2008 presque toutes les administrations publiques (ex. IFREMER, OIE, les ministères de l’Écologie, de l’Agriculture et de l’Équipement, l’association SIG en Languedoc-Rousillon, etc.) tirent profit de la géomatique libre. Par contre, les collectivités locales de la France se retrouvent, pour l’instant, moins avancées et les perspectives de développement à l’échelle des communes et/ou départements demeurent encore très attrayantes pour le monde de l’ « open source » et des données libres en France.

En ce qui a trait à la recherche en France, plusieurs équipes ont déjà constitué des projets ayant du potentiel. Par exemple, le projet OrbiGIS au sein de l'Institut de recherche en sciences et techniques de la ville (IRSTV) est très prometteur. Ce SIG est orienté pour l’analyse et la recherche scientifique dans des axes de modélisation et de simulation en milieu urbain. Ce projet sera d’ailleurs présenté au FOSS4G 2008 sous forme d’atelier. GeOxygene est un autre produit d’organisme de recherche qui se veut une plate-forme de développement d'applications et de services web cartographiques interopérables. Anciennement chercheur à l’IGN, Thierry Badard, maintenant professeur adjoint de géomatique à l’Université Laval depuis 2005, en a été le principal administrateur et développeur du projet avec Arnaud Braun, lorsque tous deux étaient au laboratoire COGIT (Conception Objet et Généralisation de l'Information Topographique) de l’IGN. Ces projets dans le milieu de la recherche ont donc fait éclore des produits offrant des possibilités de retour intéressantes au sein de la communauté de l’OSGeo tout en favorisant la collaboration académique, le transfert des technologies et des connaissances.

Les preuves sont donc nombreuses pour montrer que la France est un acteur important en géomatique libre et « open source » : le leadership des Français dans l’OSGeo francophone, la tenue de village Open Source (GéoÉvénement éditions 2007 et 2008), l’apport de compagnie comme Camptocamp France, le soutien de l’Institut Géographique National (IGN) à l’OSGeo (commanditaire associé) et les portails francophones de géomatique faisant la promotion de la géomatique libre (comme le projet SIGLE et certaines sections de Georezo. En somme, l’industrie des logiciels libres est reconnue partout en France, de sorte que la création de services communs à valeur ajoutée vers la communauté OSGeo et un transfert technologique vers les collectivités locales seraient des objectifs atteignables et mobilisateurs à court terme.

Le Québec : une communauté en formation

Le Québec n’est évidemment pas rendu comme la France, à pleine maturité dans le domaine du logiciel libre. Par contre, des événements comme la Conférence sur les Logiciels Libres et les Administrations Publiques (CLLAP 2008), le leadership de compagnies comme Révolution Linux, la contestation d’association du libre contre les pratiques gouvernementales et la publication récente dans un média à grand tirage des avantages des logiciels libres font que la popularité de ce type de développement informatique se répand au sein de la communauté, même chez les grandes firmes comme DMR Conseil. En géomatique, l’émergence d’un groupe de l’OSGeo au Québec en juin 2008 a permis à la communauté « open source » géomatique de se forger une identité, de faire connaître les principaux acteurs impliqués et de viser des objectifs communs liés au développement de la géomatique libre au Québec.

Dans le milieu de la recherche universitaire, le groupe de recherche GeoSOA de Thierry Badard est très bien ancré dans le développement du logiciel libre en géomatique avec des projets de recherche tirant profit d’OpenLayers, GeOxygene, PostGIS, MapServer et PgRouting. Tous ces projets sont en lien avec les normes ouvertes de l’OGC (WMS, WFS, XML, etc.) et sont souvent intégrés à des activités de recherche universitaire ou de formation. Cette équipe a d’ailleurs publié la première version de GeoKettle en 2008 en tant que projet « open source ». Bien que GeoKettle soit toujours une version alpha, celle-ci démontre le potentiel de cet outil ETL (Extract, Transform and Load) dédié aux entrepôts de données spatiales et aux applications OLAP spatial (SOLAP). Le groupe GeoSOA a aussi à sa liste de contribution un projet financé par le programme « Google Summer of Code » qui va permettre de développer des tableaux de bord géo-analytiques. Des projets de développements et d’alliances avec d’autres universités et CÉGEP au Québec sont à faire, mais le groupe GeoSOA de l’Université Laval pave la voie aux autres départements, laboratoires et centres de recherche du Québec qui seraient ouverts à la géomatique libre.

En ce qui a trait aux administrations publiques, la Communauté Métropolitaine de Montréal (CMM), le ministère de la Sécurité publique du Québec, le Centre d’Information Topographique de Sherbrooke (CITS), le Ministère des Transports du Québec et la Financière agricole du Québec sont des organisations où les logiciels libres en géomatique ont fait des percées significatives. Ils ont démontré que les logiciels libres en géomatique dans un environnement de production sont rentables, flexibles, ouverts, efficaces et performants. Toutefois, un travail de promotion et d’éducation auprès des organisations et gestionnaires reste à faire pour étendre les applications en géomatique libre au sein de la fonction publique québécoise et son réseau.
Pour ce qui est de l’entreprise privée, la compagnie Boréalis est devenue en juillet 2008 la première compagnie entièrement québécoise à devenir un commanditaire associé à l’OSGeo. De son côté, la compagnie Inventis a développé la première version d’une interface graphique au-dessus de l'utilitaire OGR de conversion de formats de données spatiales. GeoProjection a aussi démontré, par l’entremise du produit MapGuide Open Source d’Autodesk, que les données municipales pouvaient être diffusées gratuitement dans une interface simple et conviviale. Enfin, Mapgears, à titre de commanditaire officiel de l’événement FOSS4G 2008 en Afrique du Sud, a démontré son leadership en développement de solutions logicielles en s’impliquant dans de nombreux projets en géomatique depuis 2006 (Fusion, Chameleon, MapServer, OpenLayers), dont certains en collaboration avec le Centre de Géomatique du Québec.

En somme, la formation officielle à venir d’un chapitre local de l’OSGeo au Québec sera une belle façon de solidifier la communauté, tout en lui permettant de s’associer à ses voisins nord-américains et au réseau francophone international.

Le futur de l’OSGeo et de la francophonie : un partage des intérêts communs !

Avec la création de l’OSGeo francophone en 2007, la communauté a pu s’organiser et se faire voir dans plusieurs événements en géomatique (Géo-Événement, FOSS4G, GéoCongrès, VisionGéomatique, Paris – Capitale du Libre 2008). Depuis les dernières assemblées, la structure organisationnelle a été mieux définie et des perspectives d’avenir (traduction, comités/commission, offre de formation, réseautage) ont été discutées. Avec la création future d’un chapitre local de l’OSGeo au Québec, les spécificités régionales et les liens culturels peuvent être maintenus par ce genre d’organisation et les opportunités de développement peuvent devenir autant locales, nationales qu’internationales. Par ailleurs, un réseau francophone fort avec une ouverture sur les diversités régionales, mais avec des groupes de travail et des projets se concentrant sur des intérêts et projets communs à travers de bons canaux de communication demeure la clé pour l’avenir. Le meilleur exemple (à part la traduction), c’est le cas des données à licences libres, parce qu’autant au Québec, en France qu’ailleurs dans la francophonie, les problèmes de libéralisation et de gratuité des données géospatiales dans les administrations publiques, les entreprises privées et la société civile font toujours partie des débats internes. Malgré les différences dans les lois, cultures ou marchés, les stratégies globales, les intérêts et la recherche de solutions se ressemblent énormément, autant dans la francophonie qu’à travers les autres réseaux (États-Unis, Australie, Hispanophone). En fait, la convergence vers des projets communs (ex. portail francophone, offre traduction/formation commune) et la communication des bons coups de chacune des régions de l’OSGeo entre elles permettraient un avancement de la géomatique libre. Cela donne de la crédibilité aux organisations qui désirent faire de même, puisqu’elles peuvent s’appuyer sur des cas concrets autant dans leur communauté locale/régionale qu’ailleurs dans le monde.

Enfin, avec la thématique centrale (Open Source Geospatial: An Option for Developing Nations) d’un événement comme le FOSS4G 2008 en Afrique du Sud, le milieu francophone en Afrique devient une des régions cibles pour un éventuel transfert technologique vers les pays en voie de développement prêts à s’organiser en géomatique libre. La présence et l’implication de la communauté de géomatique libre en Afrique francophone (ex. Tunisie, Sénégal, Maroc, etc.) serait une opportunité stimulante autant pour les universités, administrations publiques que les entreprises privées de toute la francophonie, que ce soit des pays en voie de développement que des pays développés. En ces temps d’économie numérique, est-ce que les logiciels libres en géomatique ne seraient pas une solution pour atténuer l’écart qui existe entre pays riches et pays pauvres, comme le font présentement les pays asiatiques avec l’informatique libre ?

L’auteur tient à remercier Yves Jacolin, Guillaume Sueur, David Jonglez, Anthony Mauclerc, Thierry Badard et Daniel Morissette pour avoir partagé leurs opinions et commentaires au sujet central de l’article.

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