Réfléchir sur l’avenir de la géomatique est un voyage spéculatif qui touche à la fois le caractère permanent de la géographie et le caractère transitoire de ce qui est humain, lui conférant une importance toujours plus cruciale pour les entreprises et les gouvernements.
NDLR: L’auteur de ce texte, M. Timothy Grayson, est le stratège du secteur d’activité du courrier transactionnel à la Société canadienne des postes. Sa réflexion qui suit a été présentée lors de l’événement IEE08 organisé par DMTI qui s’est déroulé la semaine dernière à Toronto, et pour lequel BALIZ-MEDIA.com était partenaire média.
Le contexte postal canadien
Le bureau de poste est tout naturellement associé à des lieux. Plus important encore, il a un avantage considérable sur la géomatique, sur la cartographie etc. : les facteurs se rendent régulièrement à tous les emplacements.
Le premier bureau de poste canadien a ouvert à Halifax en 1755. Il a été créé pour faciliter le commerce et la construction d’une nation, à une époque où localiser les personnes et les lieux entre bisons et castors était un vrai défi. En 2005, Postes Canada livrait 11,1 milliards de lettres et de colis – environ 37 millions d’articles par jour. Toujours en 2005, les facteurs étaient capables de rejoindre plus de 31 millions de particuliers canadiens et plus d’un million d’entreprises et d’institutions.Postes Canada a défini plus de 14 millions de points de remise de livraison pour servir toutes ces personnes et organisations.
Postes Canada a également développé une expertise en matière de communications électroniques. Le plus connu est le service postelMC, auquel sont abonnés quelque 4 millions de Canadiens et qui livre des factures électroniques au nom de plus de 90 % des gros expéditeurs de courrier du Canada. Outre postel, Postes Canada propose un service de messagerie électronique, appelé PosteCSMC, pour le transfert en toute sécurité de gros documents électroniques.
L’intelligence géospatiale a toujours été indispensable à Postes Canada pour qu’elle puisse remplir son rôle : faire circuler efficacement des éléments entre les personnes et les institutions.

Siège social de Postes Canada, à Ottawa (Ontario, Canada).
Au début des années 1970, Postes Canada a fait découvrir au monde le code postal, qui demeure aujourd’hui la norme d’adressage de facto. Le code postal a relevé les défis auxquels étaient confrontés les bureaux de poste, à savoir transmettre la correspondance d’un expéditeur à un destinataire en un délai héroïquement court. Trente-cinq ans plus tard, la précision de l’adressage ne cesse de s’améliorer et de se perfectionner.
Définitions aux fins de discussion
Selon le Petit Robert, un lieu est une « portion déterminée de l’espace ». Il peut donc s’agir d’un lieu de résidence, d’une entreprise ou d’une case postale dans le contexte des communications traditionnelles. En ligne, cela désigne probablement moins un emplacement permanent qu’un statut relatif à une opération de communication (c.-à-d. l’emplacement actuel de cette communication). Le terme adresse a plusieurs définitions pertinentes, la plus appropriée renvoyant aux détails sur l’emplacement du domicile d’une personne ou le site d’une organisation. Dans cette optique, l’adresse est en quelque sorte un mandataire du lieu. Une adresse n’est rien sans un lieu. Mais un lieu peut exister sans – ou en l’absence d’une – adresse. C’est là une distinction importante.
Une autre brève précision : qu’est-ce, en réalité, qu’une lettre – ou n’importe quel écrit ? Je suggèrerais que c’est le résidu d’une communication : un artefact. Un résidu est un reste ; un artefact est un reste qui devient important – pour quelqu’un. Tout ce qui confirme ou consigne une communication ou une opération, attestant d’une signification et de détails, finit toujours par revêtir une forme physique. Mais ces éléments physiques ne sont pas – et ne sont jamais – la communication en elle-même : une condition d’existence qui s’applique tout autant, sinon plus, aux communications électroniques. C’est là une autre nuance essentielle.
La promesse d’Internet
L’une des promesses initiales d’Internet était qu’il disqualifierait la notion de lieu. Plus précisément, les adresses à référence géographique comme cibles des communications seraient démodées. L’idée sous-jacente répond à la logique suivante :
- Idéalement, nous voulons communiquer avec la personne et non un lieu.
- Le courrier électronique étant accessible partout, la communication électronique est libérée du rôle de mandataire que joue l’emplacement géographique pour la personne.
- Joindre une personne à un emplacement physique (c.-à-d. par l’intermédiaire d’une adresse géographique) est dès lors considéré comme une pratique obsolète. Cette dissociation théorique de la personne par rapport à la géographie fait des notions de lieu et d’adresse des rescapées d’une époque en voie de disparition.
La théorie est un peu simpliste. Même si la technologie le permettrait, les mœurs sociales, les structures et infrastructures des entreprises, des nations ou des sociétés ne sont pas prêtes pour un abandon total de la géolocalisation.
Les prédicateurs de l’électronique ont raison sur un point : le principe du contact direct de personne à personne est la base sur laquelle se construisent les relations. En l’absence de connaissance ou de rencontre directe et de ces préalables que l’on appelle communément capital social ou climat de confiance, un substitut est nécessaire.La valeur commerciale de la confiance est la réduction du coût des opérations que représente habituellement l’appareil judiciaire.Sans le vernis lubrifiant de la confiance, les relations doivent faire l’objet d’une médiation, quelle que soit la faisabilité technique d’une communication directe. Et cela nous ramène au résidu et à l’artefact, à la présence physique et, en dernier lieu, à la géolocalisation.
Le monde électronique, de par sa nature même, est un défi à la confiance. Quelques-uns des défis les plus évidents devraient être relevés par des remèdes structurels pour qu’un environnement sans géographie puisse perdurer.
Anonymat. Le magazine The New Yorker l’exprimait bien, il y a quelques années, dans un sous-titre de bande dessinée qui disait : « Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien. » L’anonymat restreint la connaissance des personnes, favorisant ainsi les pourriels et les escroqueries.
Roulement. Dans le contexte des lieux, le roulement désigne la mobilité des personnes par rapport aux adresses associées. Considérez ce qui suit : en moyenne, 14 % des ménages canadiens changent de lieu de résidence chaque année. Dans le monde électronique, le roulement – c’est-à-dire le taux selon lequel les adresses électroniques sont abandonnées ou modifiées –peut être aussi élevé que 40 %.On constate un penchant structurel évident vers une plus grande stabilité et durabilité des lieux dans le monde physique.
Proximité. Comme le démontrent régulièrement et à l’unisson chercheurs et universitaires – citons comme exemple récent l’étude de Pankaj Ghemawat – 90 % en moyenne des activités commerciales (sans recherche en ligne) ont une implantation locale en tout temps. Cela vient étayer la thèse de Goldsmith et Wu, qui soutiennent que « ce que nous appelions autrefois un réseau mondial commence à devenir un ensemble de réseaux d’États-nations. »
Multiplicité. Alors que je peux avoir un nombre infini d’adresses électroniques – puisqu’elles sont essentiellement gratuites et accessibles partout –, je ne pourrai avoir qu’un nombre réduit d’adresses physiques. Établir des relations à de multiples adresses physiques occasionnerait des coûts et des difficultés qui, finalement, en limitent le nombre : domicile, travail, maison de campagne, case postale quelque part. C’est bien moins qu’un nombre infini, ce qui fait plutôt de moi une entité singulière.
En clair : non seulement le lieu est, dans l’abstrait, une notion importante, mais le lieu géographique est un élément de localisation essentiel pour les personnes, les communications et les relations – même dans ce monde électronique en pleine expansion.
La revanche de la géographie
Considérée comme perdue sous la dictature d’Internet, la géographie a fait preuve d’une résistance plutôt inattendue.
Nous avons dit précédemment que les êtres humains avaient besoin de savoir « où » se situer par rapport aux choses – et aux gens. Pensez à votre propre expérience. Au téléphone, ne demandez-vous pas souvent : « Où es-tu » ? Nous avons tous besoin de projeter le monde réel, tangible, sur nos pensées. Et dans ce monde réel et tangible, les lieux géographiques et les emplacements comptent.

Notre compréhension fondamentale des choses est basée sur la description et la localisation physiques. La musique semble se prêter de façon idéale à la virtualité ; et pourtant, elle reste généralement perçue comme se trouvant quelque part. Cela ne concerne peut-être pas mon enfant de onze ans, pour qui la musique provient exclusivement de la radio ou d’un iPod. Mais la plupart des adultes considèrent la musique comme un bien possédé, par rapport à l’endroit où elle se trouve. Certains de mes fichiers MP3 se trouvent sur mon iPod, tandis que d’autres sont sur le disque dur de sauvegarde. Nous pensons en termes tangibles d’emplacements.
Qui plus est, les systèmes de gestion et de communication assimilent tout à un emplacement physique. Les entreprises, les gouvernements et même les particuliers considèrent la localisation géographique comme un attribut ou repère clé – voire comme le principal – pour la tenue des dossiers. Je pense que cela renvoie au penchant humain pour la stabilité et la durabilité.
L’affirmation que la géographie n’a plus de raison d’être est confrontée à un autre obstacle immuable et plus important encore – du moins, jusqu’à ce que nous vivions dans un monde unifié. Les États-nations regroupent les personnes selon des critères culturels, spatiaux et légaux. Les États ont des frontières, et des lois qui s’appliquent à tous ceux qui se trouvent dans ces frontières. Les États ne peuvent généralement pas projeter ces lois au-delà de leurs frontières. Mais il n’est pas besoin non plus de quitter un pays pour le voir à l’œuvre. Le lien géographique est essentiel pour les États ou les entreprises sous réglementation provinciale, comme les sociétés d’assurance ou de crédit mutuel. L’endroit où se trouvent les citoyens détermine le territoire applicable, et la communication en ligne ne dispense pas de ces impôts et obligations juridiques. La juridiction est fonction du lieu – même dans l’univers peu réglementé d’Internet. Internet ne peut donc pas franchir toutes les frontières aussi aisément tout le temps.
En définitive, les éléments tangibles ne sont bien sûr pas réductibles aux données. Tant qu’ils doivent être déplacés, l’emplacement géophysique est matériel.
L’évolution de notre rapport à la notion de « lieu »
Il va sans dire que la revanche de la géographie ne constitue pas le mot de la fin. L’affirmer serait aussi peu avisé que l’était la promesse initiale d’Internet de s’affranchir de la géographie. De nouvelles conditions forgeront un nouveau monde hybride, à la fois numérique et tangible.
Avec le temps, les gens ont rationnellement et naturellement retenu les adresses désignant un emplacement géophysique comme moyen principal d’établir au moins des rapports de communication avec les autres. Le système basé sur la géographie s’est continuellement complexifié, s’adaptant aux conditions changeantes et demeurant dominant. Aujourd’hui, cependant, se manifeste le phénomène relativement récent des adresses électroniques associant les personnes à divers cyber-lieux pour le bien de la communication écrite.
Cette expansion des associations d’adresses doit nous amener à modifier notre compréhension des renseignements sur les lieux, voire de la notion de « lieu » elle-même. Passer de la compréhension du lieu comme un emplacement statique dans un monde réel ou même virtuel à l’idée d’un mouvement fluctuant est une évolution possible des renseignements sur les lieux.
Dans le contexte des adresses électroniques comme physiques, le lieu pourrait devenir un concept à la fois figé et fluctuant. La triangulation des liaisons pourrait être la solution pour appréhender la notion de lieu avec toutes les nuances de sens qu’elle aura à l’avenir. Pour trouver un indice que cette évolution est en cours, pensez simplement à MSN Messenger Live ou aux systèmes de mesure du trafic par téléphones cellulaires.
Il n’y a là, en fait, rien d’exceptionnel ou de nouveau. J’ai simplement transposé une application pratique du principe d’incertitude d’Heisenberg de la mécanique quantique à cet environnement où le lieu précis et le mouvement sont entrelacés. Le principe d’incertitude énonce que plus on a une connaissance précise de la position d’une chose, moins la connaissance de sa vitesse ou de son mouvement peut être exacte. Et, bien sûr, l’inverse est également vrai. Le problème est que, en ce qui concerne le lieu, nous sommes conditionnés pour nous focaliser sur la précision de la position, cela nous satisfait et nous a réussi. Mais notre défi en la matière sera de nous tourner vers l’aspect mouvement de l’énoncé d’Heisenberg.
C’est là, de toute évidence, un vrai défi pour une entreprise comme Postes Canada, dont la longue histoire est fondamentalement liée à la connaissance des adresses géographiques et des renseignements sur les lieux.
Si tel est l’avenir de la notion de lieu, il devrait nous sembler évident que nous devons maîtriser la complexité des renseignements de localisation géographique et en retirer l’utilité maximale dès maintenant.
Une réponse postale
Postes Canada a emprunté cette voie et a entrepris de systématiser activement des connaissances sur les adresses de plus en plus précises et individuelles. Grâce aux renseignements géographiques existants auxquels elle a accès, l’organisation systématise les connaissances tacites des 25 000 employés qui parcourent les rues canadiennes chaque jour. La notion étendue de renseignements sur les lieux recouvre, entre autres, la capacité à déterminer certains traits géographiques, tels que la zone de livraison et les risques associés aux lieux. Les expéditeurs commerciaux apprécient de connaître les zones cibles plus risquées afin d’appliquer des caractéristiques de sécurité supplémentaires aux communications les plus importantes. Les renseignements sur les lieux sont également liés aux trajets de livraison qui permettent de valider les adresses et d’établir une carte du flot du courrier selon la densité, la vitesse, etc. Cela facilite une restructuration efficace des réseaux d’exploitation et d’acheminement pour mieux servir les expéditeurs et destinataires de courrier canadiens. En accord avec certains des défis et des évolutions que je viens de décrire, Postes Canada développe sa capacité de renseignements sur les lieux pour englober les apports électroniques et les associations aux adresses individuelles. Cependant, c’est là un environnement qui évolue de façon bien plus dynamique.
Postes Canada travaille également à orchestrer des méta-répertoires nationaux de lieux et d’adresses : des ensembles de données gérés en collaboration et extensibles à l’infini, contenant des données géographiques, postales et d’adressage. Sur ces fondations, on peut trouver des couches de données d’attribut protégées et exclusives telles que les listes électorales, les renseignements sur les ménages, etc.
Et ce ne sont que les premières étapes par rapport aux possibilités qu’offre l’avenir.
L’occasion d’une bifurcation
Les données de lieu imprécises ne suffisent plus dans un monde surpeuplé, mobile et rapide. Le chemin de fer, l’automobile et l’avion ont substantiellement contribué à créer ces conditions, mais la récente technologie a entraîné d’autres complications. Heureusement, l’adressage permettant de joindre les personnes évolue pour s’adapter au virtuel tout en restant enraciné dans le tangible. Je suis convaincu que, si ces deux notions sont développées judicieusement (c.-à-d. simultanément), les défis auxquels est confrontée la précision de la livraison physique pourront être relevés et rattachés à la position changeante des individus ainsi qu’à la multiplicité électronique, pour relier le réel et le numérique d’une façon pertinente et utile à la société.

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